Il est dur de s’appeler Les Éditions de Londres et de rester silencieux sur le Brexit. Alors, voici quelques éléments de réflexion ainsi que notre point de vue.

Pourquoi le référendum ?

Le Royaume-Uni est membre de l’Union Européenne (qui à l’époque ne s’appelait pas l’Union Européenne) depuis 43 ans. Et cela fait 43 ans que le RU se plaint de l’Europe. Au début, c’était le Parti Travailliste qui était anti-Europe. Mais depuis trente ans, l’Europe est LA ligne de fracture du Parti Conservateur (les Tories). Ainsi, on ne peut comprendre le référendum que si on comprend les guerres intestines qui minent le parti Tory. Comme beaucoup de partis de droite, les Tories sont un drôle de parti composite. Historiquement très conservateurs, depuis les années quatre-vingts et leur oblitération de la carte écossaise durant les années Thatcher, les Tories sont avant tout un parti anglais. C’est-à-dire pas Britannique.

L’identité britannique a payé le prix combiné de l’Europe et de la dévolution (phénomène amorcé à la fin des années quatre-vingts dix de re-création de Parlements nationaux ; c’est-à-dire nord-irlandais, gallois, écossais). Pour s’en rendre compte, rien de plus simple : si on regarde des images de télévision des années soixante, soixante-dix et quatre-vingts, on sera frappés par l’omniprésence de l’Union Jack (dans les matchs de football par exemple). Ce n’est plus le cas. Ce qui se remarque en Angleterre, ce sont les drapeaux anglais, et pas les britanniques.

Dans un monde de mélange des genres, de confusion identitaire (suis-je anglais, britannique, européen…), de transformation démographique de la population, et d’écart croissant des revenus et des richesses, beaucoup d’Anglais et de Britanniques ont perdu leurs repères.

Depuis les années quatre-vingts, l’Europe est le poignard sur lequel tombent les chefs du partis conservateur. Portés par les vieux anglais identitaires et les working classes qui s’arc-boutent sur des considérations nationalistes puisqu’ils n’ont plus rien, les MPs tories sont séparés par une ligne de fracture : a) anti-Europe : xénophobes, francophobes, germanophobes, pour une alliance plus officielle avec les États-Unis, anti-immigration, anti-pauvres, b) tolérants de l’Europe : plus représentatifs des partis de droite en France ou en Allemagne.

Quand David Cameron gagne les élections et forme la première coalition depuis des décennies, il a un objectif bien clair : réformer le « nasty party ». Il est convaincu que le parti doit évoluer avec le temps, et comme il n’est pas un idiot, il voit bien qu’il faudra un jour s’occuper de l’Europe, laquelle fait face à de plus en plus de problèmes : crise monétaire, de l’emploi, de croissance, migratoire, tandis que par miracle l’Angleterre y échappe. Ce à quoi l’Angleterre n’échappe pas par contraste, c’est à une immigration de masse en provenance des pays européens. Londres est la capitale de l’Europe. Mais le phénomène n’est pas restreint à Londres, et bientôt toutes les régions de l’Angleterre voient affluer des migrants est-européens en nombre.

En 2015, de nouveau ce sont les élections. La situation devient intenable pour David Cameron ; il est attaqué de toutes parts par tous ces tories qui ne veulent pas que l’on change l’âme de leur parti. Les menaces de « coup » affluent. On le juge trop mou, trop gentil, pas assez à droite, pas assez anti-européen. De plus, il est débordé sur sa droite par le UKIP de Nigel Farrage. Si l’histoire de Nigel Farrage n’a rien à voir avec celle de Marine Le Pen, son discours y ressemble bigrement. Les sondages montrent qu’une frange considérable de l’électorat tory est prête à voter UKIP. David Cameron considère qu’il n’a pas le choix : afin de protéger son électorat tory le plus conservateur, le plus à droite, le plus anti-europe, il tend un rameau d’olivier ; s’il est élu, il organisera le fameux référendum sur l’Europe dans les deux ans qui suivent sa réélection.

Une fois élu avec une majorité inattendue, il doit vivre avec sa promesse. Dès les premiers mois, il est sous pression pour ne pas laisser l’incertitude s’installer pendant deux ans. Il se lance dans une négociation d’un meilleur deal dès sa ré-élection, et annonce le résultat de ces discussions en Février 2016. Il donne enfin une date pour le référendum : le 23 Juin 2016. En dépit des problèmes récurrents, du terrorisme, de Calais, de la crise de l’euro, de la crise migratoire de Syrie, il considère que c’est le bon moment pour demander aux Anglais d’approuver ce que les tabloïds leur disent de haïr depuis trente ans.

Quand la campagne commence, la moitié de son cabinet se prononce contre, c’est-à-dire “Leave », et coup de théâtre, Boris Johnson, l’ancien Maire de Londres, se prononce contre, alors qu’on l’attendait pour. Du jour au lendemain, Boris Johnson devient le chef de campagne des « Leave », et en l’absence d’une vraie opposition (Jeremy Corbyn est le leader travailliste le plus faible et le moins charismatique depuis trente ans), le pays devient le théâtre d’une guerre intestine entre Cameron et Johnson.

Qui a voté pour quoi ?

Rien de plus révélateur des fractures profondes qui existent en Grande-Bretagne que le sujet de l’Europe. Rarement le vote ne s’est fait aussi clairement selon des lignes régionales, démographiques et socio-économiques. Géographiquement, Londres, l’Écosse et l’Irlande du Nord se sont prononcés pour Remain. L’Angleterre hors Londres et le Pays de Galles se sont prononcés pour Leave. Démographiquement, les jeunes ont voté pour Remain, les seniors pour Leave. 75% des 18-24 ans pour Remain, 65% des plus de 65 ans pour Leave. Socio-économiquement, les classes aisées ont voté pour Remain, les « working class » ont voté pour Leave.

Donc, pour les nombreux Européens agacés par le comportement du Royaume-Uni, le message est clair : sur la question de l’Europe, il y a plusieurs Angleterre, il y a plusieurs Royaume-Uni.

Pourquoi Remain a-t-il perdu ?

Les raisons profondes sont simples :
-  L’Europe est incomprise, non enseignée, la connaissance générale sur l’Europe est proche de zéro en Angleterre. Les Anglais et les Britanniques ne savent rien sur les principes de base de l’Europe, ils voyagent en Europe, prennent leur retraite en Europe, mais ils n’étudient jamais en Europe (Erasmus n’intéresse personne).

-  Les tabloïds anglais font de la propagande anti-Europe depuis trente ans. C’est un vrai lavage de cerveau quotidien auquel le lecteur de tabloïds anglais (ceux qui ont voté Leave) est soumis depuis vingt ou trente ans.

-  Mais aussi, Remain a perdu parce que les Leave ont traité ce vote comme un référendum sur l’immigration. Dans les sociétés européennes, on a ce paradoxe depuis trente ans : plus le phénomène de l’immigration augmente, plus il est inacceptable d’en parler. Pour les classes laborieuses, l’exutoire, ce sont les partis d’extrême-droite. En Grande-Bretagne, où il n’existe pas de parti d’extrême-droite sérieux, l’exutoire c’est l’hostilité à l’Europe qui s’est traduite par la montée du UKIP de Nigel Farrage ; en conclusion, en Grande-Bretagne, l’hostilité à l’Europe est devenue une licence pour être xénophobe.

-  L’Europe aide à construire la nouvelle définition identitaire de l’Anglais ; dans un monde qui ne ressemble en rien à son monde fantasme, l’Anglais est avant tout Anglais parce qu’il n’est pas européen. L’identité anglaise, c’est la non-européanité. Si on comprend cela, on comprend aussi que l’Écossais se définit par rapport à l’Anglais. Etre Écossais, c’est être non-Anglais. Naturellement, si les Anglais votent pour sortir, les Ecossais voteront pour rester.

Les raisons plus conjoncturelles sont simples aussi :

-  Le Leave a dit absolument n’importe quoi. Ce qui annonce de gros problèmes dans les mois qui viennent : beaucoup des votants Leave ont voté sur des promesses, notamment de limitation de l’immigration, qui ne seront jamais tenues.
-  Le Remain a fait une campagne catastrophique ; partant du principe que l’Europe était invendable aux Anglais, ils ont expliqué pendant trois mois que l’Europe c’est nul, mais qu’hors de l’Europe c’est encore pire. Tout un programme…

Les conséquences

C’est une crise politique C’est tout le paysage politique britannique qui est en train d’être ébranlé. Toutes les références les plus classiques viennent à l’esprit : boite de Pandore, apprenti-sorcier. La conséquence d’une crise plus politique qu’économique, c’est que les marchés doivent s’attendre à des mois d’incertitude. Les décisions prises ne seront pas stupides, mais elles mettront du temps à être prises.

Qui sera le Premier Ministre ?

David Cameron a annoncé qu’il partait en Octobre. Beaucoup de voix s’élèvent pour le faire partir plus tôt. La guerre de succession entre Tories va être sanglante. Les deux candidats qui ont une chance sont : Boris Johnson, chef de file du Leave, et Theresa May, assez neutre et silencieuse pendant toute la campagne.

Le Labour Party

Jeremy Corbyn n’a strictement aucune chance d’être élu Premier Ministre. Les MPs Labour sont furieux car ils le considèrent comme responsable de la victoire du Leave. Son comportement pendant toute la campagne et depuis son élection de chef de l’Opposition est tellement pitoyable que presque tout son shadow cabinet a démissionné ce week-end. Pourtant il ne partira pas. Le Parti Travailliste va s’entredéchirer pendant les semaines et les mois qui viennent. Jeremy Corbyn va finir par démissionner. Le plus tôt sera le mieux.

Le SNP

Elle l’avait annoncé. Nicola Sturgeon n’acceptera pas la sortie de l’Écosse de l’Union Européenne. Elle a déclaré que la décision était anti-démocratique, puisque les Écossais ont voté pour rester et qu’on les force à sortir. Elle a déjà sorti la carte du second référendum sur l’indépendance écossaise. Mais avant de l’utiliser, elle lance des pistes, comme s’adresser directement aux instances de l’UE afin de négocier le maintien de l’Écosse dans l’UE, et menace de bloquer le processus de sortie de l’Europe au Parlement Écossais. On n’a pas fini d’en parler. Tout est possible. Si Westminster se montre inflexible, juge ses actions anticonstitutionnelles, ou refuse son deuxième référendum, elle pourrait même utiliser l’UDI, c’est-à-dire déclarer l’indépendance de l’Écosse unilatéralement. Et dans ce cas, que fait Westminster ? Ils envoient des tanks ? Et l’Europe ?

Les autres partis

Les Libéraux-Démocrates ont déjà déclaré qu’ils feraient campagne pour une ré-entrée dans l’Union Européenne. L’UKIP se positionne comme les durs du Brexit. Face aux premiers atermoiement des Torys brexiters, Farage veut faire de son parti le champion des vrais leavers. Il espère ainsi récupérer beaucoup des voix Travaillistes dans le nord du pays. S’il y parvient, le parti Travailliste sera durablement diminué, et le UKIP occupera sur l’échiquier politique la place d’un parti d’extrème-droite européen.

Les diplomates de Bruxelles

Dans le jeu d’échiquier complexe qui est en train de se jouer, le rôle des fonctionnaires bruxellois est de se montrer intraitables avec les anglais, et d’utiliser un langage agressif et guerrier afin d’impressionner la population qui a voté leave et aider l’argumentation des torys remainers toujours au Gouvernement. Toutefois, ils n’ont pas beaucoup à se forcer. Le problème est simple : selon The Guardian, « Bruxelles » est furieux avec Cameron, et cela pour deux raisons. D’abord ils ont passé un an à négocier un « deal » avec Cameron que lui n’a jamais pris au sérieux, et l’a simplement utilisé pour justifier qu’il entrerait en campagne pour le Remain. Ensuite, et c’est bien là le cœur du problème : Cameron a pris le risque du référendum parce qu’il était sûr de gagner. Il aurait même dit il y a deux ans à Juncker ou à un autre qu’il s’attendait à un 70/30, ce à quoi Juncker lui aurait répondu que même le Luxembourg ne voterait pas à 70/30.

Merkel-Hollande-Renzi

Ils jouent le rôle de ceux qui n’accorderont pas de cadeaux au Royaume-Uni, mais n’exerceront pas une pression indue non plus. Ce qu’ils veulent c’est à la fois humilier Cameron et le Royaume-Uni, afin d’envoyer un message aux futurs candidats à l’exit, et éviter une contagion de référendums, et en même temps, ne pas affoler les marchés, tout en aidant Cameron à prouver à son pays qu’il aurait mieux fait de voter Remain. Pour cela, ils lâchent du lest sur l’utilisation de l’article 50, mais insistent bien qu’il n’y aura pas de négociation informelle, et refusent pour le moment de négocier avec l’Écosse. Ils veulent donner une chance à Cameron et à Westminster de régler leur situation de politique intérieure. Après quoi, ils se montreront intraitables.

Que peut-il donc bien se passer ?

Les scénarios possibles sont tellement nombreux que nous nous épuiserions à les énumérer tous. Quels sont donc les plus plausibles ?

Un Brexit dans la douleur Les marchés et la livre sterling continuent à décrocher. Pendant ce temps, les Tories élisent soit May soit Johnson. Dans les deux cas, dês que le nouveau Premier Ministre est en place, il active l’article 50 après avoir consulté avec le Parlement, et les négociations commencent. Le but est de faire un deal similaire à la Norvège ou la Suisse, avec statut de partenaire associé. Le travail est colossal. Certaines sociétés annoncent qu’elles quittent le RU, mais l’exode n’est pas aussi grave qu’on le pense. Au final, après plus de deux ans de travail titanesque, le RU récupère un statut de partenaire associé, qui préserve l’accès au marché unique contre une libre circulation des hommes hors Schengen. Rien n’a changé si ce n’est que le pays a essuyé une récession, un psychodrame, n’est plus membre de l’UE, mais le marché unique est préservé. Après un hiatus de plus de deux ans, les choses sont revenues à la normale. Arrivent les élections. L’opposition fait campagne sur un retour dans l’UE. Le second référendum écossais arrive aussi bientôt. Le Royaume-Uni et l’Europe ont le sentiment d’un immense gâchis, mais le Parlement a réaffirmé son indépendance totale vis-à-vis de Bruxelles. Les tabloïds n’ont plus de bouc- émissaire à persécuter. Ou presque, vu qu’il reste des étrangers, et que rien n’a changé. La croissance peut enfin reprendre.

Un nouveau référendum

Le nouveau Premier Ministre est élu. Ce n’est pas Johnson, c’est May. En face, on a un vrai leader travailliste. Nous sommes en Septembre. Les vacances sont terminées. Les Anglais ont le droit tous les jours depuis trois mois à des nouvelles catastrophiques. Les premiers sondages montrent que le Leave ne passerait pas si le referendum était tenu demain. L’Écosse menace de partir de façon de plus en plus virulente, Sinn feinn ne cesse de parler de référendum sur la réunification irlandaise. Certains députés menacent de bloquer l’activation de l’article 50. L’article 50 n’a toujours pas été invoqué, et les pressions montent de toutes parts. Pendant ce temps, le nouveau Premier Ministre britannique mène des négociations secrètes avec Merkel et Hollande, lesquels voient leurs propres échéances électorales s’approcher. En Novembre, le nouveau PM annonce qu’elle propose un nouveau deal aux britanniques : un statut de partenaire associé, ou un statut particulier au sein de l’UE qui donne l’accès au libre marché mais constitutionnalise la non supériorité des lois européennes sur les lois britanniques. Le peuple se prononce, et la fausse sortie de l’UE est approuvée. L’article 50 n’est pas actionné. Les 27 votent à l’unanimité en échange de multiples compensations britanniques. La part des contributions britanniques augmente, mais le RU n’est plus membre officiel de l’UE.

De nouvelles élections

C’est le chaos. Le nouveau PM tory considère qu’il ou elle n’a pas de légitimité. Des élections générales sont annoncées. L’opposition a un nouveau chef de file, qui fait campagne sur la non-sortie de l’UE. Les tories sont tellement divisés que le Labour forme un gouvernement de coalition avec le SNP et les Irlandais. Des négociations ont lieu avec l’UE. Un deal symbolique est trouvé. Le RU n’aura jamais activé l’article 50. Il n’y a pas de brexit.

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