« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark », lit-on dans Hamlet. Vous allez voir : il n’y a pas qu’au Danemark…

Née dans les esprits au milieu du Dix-Huitième siècle, initiée par les Révolutionnaires français avant la reprise en main de la Terreur puis de Bonaparte, essayée par les Britanniques et façonnée par les Américains, la démocratie libérale est l’une des formes de gouvernement les plus convaincantes de l’histoire de l’humanité. Et la seule qui convienne à notre époque.

Mais aujourd’hui, rien ne va plus. Faisons un peu l’inventaire, pendant qu’on nous en laisse encore l’opportunité (avant que les espions d’à peu près tous les pays n’aient lu nos emails, commentaires, posts sur les medias sociaux, tweets etc.)

Aux Etats-Unis, le président américain a été élu avec 3 millions de votes de moins que sa concurrente. Quoique parfaitement légale et constitutionnelle, cette réalité fait réfléchir (surtout qu’il s’agit maintenant de la deuxième fois en 16 ans qu’un président républicain est élu en perdant le vote populaire (la dernière fois qu’un président républicain fut élu avec une majorité de voix, c’était George H Bush en 1988). Le même président, par un concours de circonstances et aussi grâce à la nullité de la campagne de sa concurrente, a maintenant une chambre et un sénat qui lui sont inféodés, une cour suprême qu’il a le pouvoir d’influencer grâce à la nomination opportune d’un juge sur neuf. Sans l’opposition des hiérarques républicains (McCain, Ryan…), il pourrait devenir un autocrate pour les deux années à venir (jusqu’aux élections des représentants et des sénateurs pour le mid term).

En Grande-Bretagne, le Premier Ministre n’a pas été élu. Elle a été choisie à la suite d’un « coup », suite au désastreux référendum qui conduira le Royaume-Uni vers la sortie de l’Europe dans des conditions toujours extraordinairement incertaines. En face d’elle, un leader de l’opposition qui a été élu par des militants grâce à un changement de règle décidé malheureusement par son prédécesseur. Nous reviendrons sur lui et sur le déni de démocratie que vit la plus ancienne démocratie du monde. Nous avons donc un Premier Ministre britannique non élu qui n’écoute absolument personne : elle n’écoute pas son cabinet, elle n’écoute pas l’opposition, elle n’écoute pas les First Ministers des pays dévolus, elle n’écoute pas la police qui l’avertit sur la situation de sous-effectifs et la hausse possible de la criminalité, elle n’écoute pas les Européens, elle n’écoute pas les éditorialistes des grands journaux. Quand les juges se déclarent contre sa vision du Brexit, elle laisse les tabloïds sonner le harot sur le baudet, quand la Chambre des Lords n’est pas d’accord avec elle sur le statut des trois millions de résidents de l’Union Européenne, elle laisse ses chiens de garde les accuser d’être « non élus » (ce qui est tout de même un peu fort de café), elle n’écoute pas le maire de Londres, elle n’écoute pas les anciens Premiers Ministres tels que Blair ou Major, elle n’écoute pas les trois millions d’Européens résidents au Royaume Uni, elle n’écoute pas les chefs d’entreprise, elle n’écoute pas le Gouverneur de la Banque d’Angleterre, elle n’écoute pas son Chancellor of the Exchequer ; en résumé elle n’écoute rien ni personne ; elle est donc non élue, sourde et autocrate.

De plus elle n’aime pas grand-chose. Elle aime bien Trump. Elle lui tient la main à la Maison-Blanche. Elle l’invite à voir la Reine pour une visite d’Etat. Comme Trump, elle n’aime pas les contre-pouvoirs, elle n’aime pas les juges, ni les bureaucrates, ni les critiques, mais à la différence de Trump, elle tolère les médias. Comme Trump elle n’aime pas les Européens, mais à la différence de Trump elle n’aime ni Poutine ni Netanyahu.

Quant à Corbyn, le leader de l’opposition, il n’est pas élu non plus. Grâce à une énorme bourde de son prédécesseur, l’élection du leader du parti Travailliste est faite par des activistes qui se moquent complètement du potentiel électif de leur candidat. Le party tory peut faire ce qu’il veut. Il n’a pas d’opposition.

Penchons nous sur la France maintenant. Des soi-disant Primaires ont élu deux candidat, parmi les pires que l’on ait connus dans l’histoire des élections présidentielles françaises. Le premier semblait correspondre à la volonté démocratique des électeurs de droite, mais le Canard enchainé a fait son travail (heureusement). Depuis l’irréprochable a perdu la boule. Il essaie de faire une campagne à la Trump, maintenir contre vents et marées qu’il est la victime d’une injustice, alors que c’est le contraire : les électeurs français sont tous victimes d’une injustice, tandis que lui est interrogé par la justice. Quant aux autres primaires, celles de gauche, ce n’est pas beaucoup mieux. Faire élire les candidats par les militants, quelle belle idée. Mais quand les positions des militants se situent aux extrêmes de la société française, on a naturellement un problème. D’abord, il y a ceux qui ne se présentèrent pas, parce qu’ils savaient qu’ils ne seraient pas élus (Macron, Hollande) ; puis il y a ceux qui décidèrent d’y aller quand même, tout en sachant que c’était mal parti.

Le bilan, les vainqueurs des deux principales primaires se situent respectivement en quatrième et cinquième position dans les sondages. Le prochain Président pourrait bien être le premier de l’histoire à n’avoir jamais été élu à rien. Bon à rien, on connaissait. Mais élu à rien ? Démocratie ? C’est ce que l’on nous dit.

En revanche, les référendums des dernières années en Europe (Brexit au RU, vote des immigrés en Suisse, réforme constitutionnelle en Suisse, refugiés en Hongrie…) sont tous vus par certains comme des échecs de la démocratie. Les électeurs n’ont rien compris, ils sont influencés, ce sont de gros beaufs qui ont peur des réfugiés...

Au lieu de se lamenter sur le vote « populiste », (dont les élans nauséabonds nous semblent souvent aller à l’encontre des principes de la démocratie libérale, que nous chérissons), on ferait mieux de s’interroger sur les raisons de cette haine anti-élites qui pousse les votants à rejeter à peu près tout ce qu’on leur propose. Et si c’était un ras-le-bol du déficit démocratique ? Et si on avait confondu propagande médiatique orchestrée par des politiciens aux bonnes intentions et les vrais principes de la démocratie libérale : liberté, diversité des opinions, débat, équilibre entre la loi et le jugement, liberté de pensée, d’expression, d’entreprise, application des lois par la justice etc. ?

Le problème n’est donc pas l’excès de démocratie libérale, mais bien son érosion.

2017-Cincinnatus